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Affaire Carlos Ghosn : les gérants font preuve de prudence

France
Le 28/11/18 à 14h44

par

Laurence Marchal

Comment ont réagi les gérants après l'arrestation surprise du patron de Renault, une des plus grandes valeurs du CAC40? Si la prudence domine, certains pointent les problèmes de gouvernance qui existaient déjà au sein du groupe.
Carlos Ghosn - rea

Depuis l’arrestation le 19 novembre de Carlos Ghosn, le patron de Renault-Nissan-Mitsubishi, beaucoup de questions restent sans réponse. Le dirigeant est accusé de dissimulation de revenus et de malversation, des faits qu’il nie, selon des sources de la presse japonaise.

Quoi qu’il en soit, le Franco-Libano-Brésilien a été limogé de la présidence du conseil d’administration de Nissan et de celle de Mitsubishi Motors. Chez Renault, en revanche, l’intérim a été confié au numéro deux, Thierry Bolloré, et Carlos Ghosn reste pour l’heure PDG.

En Bourse, le titre Renault, qui fait partie du CAC 40, a chuté de 64,5 euros à 59,06 euros le 19 novembre. Mais depuis, le titre est remonté pour clôturer à 61,59 euros mardi soir.

Comment ont réagi les gérants d’actifs face à cette situation inédite ? La plupart n’ont pas souhaité s’exprimer, n’ayant pas pour habitude de commenter des valeurs individuelles. D’autres ont accepté de parler à NewsManagers.

« Des risques de gouvernance bien identifiés »

Chez Sycomore AM par exemple, les fonds ISR Sycomore Sélection Responsable et Sycomore Happy@Work ne détenaient pas de Renault en raison de « risques de gouvernance bien identifiés », a expliqué Bertille Knuckey, responsable de la recherche ESG et gérante au sein de la société de gestion française. La concentration des pouvoirs de Carlos Ghosn, et notamment le cumul de ses fonctions, constituait l’un de ces risques. Bertille Knuckey cite aussi parmi les points d’inquiétude la taille du conseil d’administration de Renault, composé de 19 membres, alors qu’une taille optimale, selon elle, tourne autour de 7 à 12 administrateurs en fonction de la complexité de l’entreprise. De plus, le conseil dans son ensemble n’était pas jugé suffisamment indépendant.

Le second « drapeau rouge » identifié par Sycomore AM est en lien avec la rémunération de Carlos Ghosn au titre de ses responsabilités dans l’alliance, qui faisait l’objet d’un problème de transparence et de montant. « Nous votons contre les rémunérations qui dépassent 250 fois le SMIC français, soit environ 4,6 millions d’euros. Au-delà, en effet, le dirigeant gagne plus en une journée qu’une personne au SMIC en une année », justifie Bertille Knuckey.


Pour autant, Bertille Knuckey se garde bien de tirer des conclusions hâtives sur l’affaire en cours. « Aujourd’hui, nous manquons d’éléments », constate-t-elle, ajoutant également qu’il est difficile d’y voir clair compte tenu de la dimension politique. « On ne sait toujours pas ce qui est exactement reproché à Carlos Ghosn et si cela pourrait avoir des conséquences au-delà de sa seule personne ». Et d’autres fonds de la maison ont profité de la chute du cours de Renault pour entrer la valeur en portefeuille.

CPR Asset Management, de son côté, détient du Renault dans ses portefeuilles de gestion systématique. « Dans une vision un peu défensive sur l’Europe, on vend du Volkswagen et on achète du Renault », a justifié Cyrille Collet, directeur de la gestion quantitative actions, au cours d’une conférence investisseurs la semaine dernière. « Nous avions dégradé la note de gouvernance de Renault à E l’an dernier sur des suspicions liées au niveau de salaire de Carlos Ghosn. Mais cette note n’a pas changé depuis », ajoute-t-il.

Pour lui, dans l’ESG, il y a un « risque de publicité » qui est très fort. « Nous savons que vous ne voulez pas détenir dans vos portefeuilles la mauvaise valeur, celle qui va faire les gros titres du 20h. Mais sur Renault personne ne sait ce qu'il s’est passé. Est-ce un règlement de compte chez Nissan ou vraiment une transgression fiscale ? On sait que Vigeo a dégradé la valeur mercredi, mais nous non. Même en faisant le travail ESG le plus propre possible on ne peut pas éviter toutes les valeurs qui feront un jour le 20h. Mais en moyenne, on devrait quand même en éviter une grande partie », poursuit Cyrille Collet.

Vigeo Eiris a dégradé les scores de Renault

Vigeo Eiris a en effet, face à ce qu’elle qualifie de « crise de gouvernance », réduit les scores de Renault et Nissan ainsi que ceux de Mitsubishi sur les critères relatifs à cette thématique. « Pour Renault qui détient 43% de Nissan et 34% de Mitsubishi, et pour Nissan directement affectée par les faits reprochés à M. Ghosn, les critères dont les scores ont été réduits portent sur le fonctionnement du conseil d’administration, les dispositifs d’audit et de contrôle interne, la rémunération des dirigeants et la prévention des fraudes et de la corruption. Pour Mitsubishi, la dégradation concerne les scores relatifs à l’indépendance et l’efficacité de l’audit et du contrôle interne », indique un communiqué de presse publié le 21 novembre. L’ensemble des scores sont suspendus « en attendant la fin des investigations judiciaires et l’annonce d’éventuelles mesures prises par les différents acteurs de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi », précise l’agence de notation.

Vigeo Eiris remarque par ailleurs que « les entreprises du secteur automobile ont fait l’objet au cours des trois dernières années de 63 controverses sérieuses mettant en cause leur gouvernance et de 25 controverses mettant en cause leur capacité à prévenir les fraudes et/ou la corruption ».

« Problèmes de visibilité sur le secteur automobile »

Chez Ostrum Asset Management, c’est Sara Molotcov, head of credit research, qui a pris la parole sur le sujet dans une tribune publiée le 23 novembre. « À la recherche crédit d’Ostrum AM, nous avons toujours considéré la gouvernance comme un pilier essentiel de notre processus d’évaluation du crédit », écrit-elle. « Dans ces conditions, l’arrestation de Carlos Ghosn, soupçonné de trafic d’influence, a-t-elle un impact sur notre perception du risque de crédit de Renault ? », s’interroge-t-elle. « Pas vraiment. On ne peut jamais prédire le moment où ce risque surviendrait, ni même s’il surviendrait ou non. On est cependant en mesure (et cela a été le cas) de déterminer le risque « homme-clé » que représentait Carlos Ghosn pour Renault et ce que son départ signifierait pour l'entreprise et son profil de risque de crédit ».

Du côté de La Financière Responsable, on n’avait pas de Renault, mais pour des raisons liées au secteur. « Depuis le scandale du Diesel, nous avons un problème de visibilité concernant les constructeurs automobiles et les mesures d’émissions. Nous leur préférons les équipementiers », a détaillé Stéphane Prévost, directeur général et responsable de la gestion.

La réserve est également de mise sur l’affaire. « Nous ne voulons pas faire de déclaration sans disposer de tous les éléments. Or aujourd’hui, nous n’avons pas accès au dossier », poursuit-il.

Pour Stéphane Prévost, de plus, « l’absence de séparation des pouvoirs ne constitue pas un signal faible évident d’un problème relevant aussi de l’éthique du dirigeant ». Et de conclure « dire que la gouvernance aurait permis de distinguer un problème éthique chez le dirigeant, c’est un pas que je ne fais pas ».