Daniel Roy - La Banque Postale AM

« Le projet LBP AM – Ostrum répond à un enjeu majeur pour l’Europe »

France
Le 20/06/19 à 07h25

par

Alexandre Garabedian

Daniel Roy, président du directoire de La Banque Postale AM, revient sur la genèse du projet de rapprochement avec les gestions taux d'Ostrum devant aboutir à la création d'un ensemble de 400 Md€ d'encours. Le tout dans le cadre d'un vaste projet industriel entourant BPCE, CNP Assurances et La Poste (rediffusion d'une interview publiée en juin. Depuis, Daniel Roy a quitté LBP AM).
Daniel Roy - La Banque Postale AM
Président du directoire
Daniel Roy

Quelle est la genèse du projet de rapprochement des gestions taux de LBP AM et Ostrum ?

Chez LBP AM, la réflexion remonte à plus de deux ans. Elle se fonde sur l’hypothèse que les taux d’intérêt vont rester très bas, très longtemps. Le virage à 180 degrés effectué par les banquiers centraux depuis fin 2018 a confirmé cette intuition : le château de cartes de la finance mondiale, avec de tels niveaux de dette, est trop fragile pour supporter une remontée des taux d’intérêt. Dans un monde de l’asset management qui se polarise entre une gestion assurantielle non margée et une gestion alpha où il est encore possible de gagner sa vie, tous les acteurs vont devoir ajuster leur modèle économique. Attendre la remontée des taux ne suffit plus. Nous sommes des précurseurs avec Ostrum, mais l’accord que nous avons noué en 2015 avec Malakoff Médéric pour prendre le contrôle de Fédéris répondait déjà à cette logique.

Jusqu’à quel point le modèle économique de la gestion assurantielle est-il aujourd’hui dégradé ?

Dans ce métier de liability-driven investment (LDI), la capacité du fabricant à dégager de la marge est nulle. Ce constat vaut aussi pour les autres acteurs de la chaîne, l’assureur et le réseau bancaire distributeur. Sans capacité à peser sur les prix, l’effet de masse constitue la seule réponse pour amortir des coûts qui n’ont cessé d’augmenter ces dernières années. La réglementation, notamment Solvabilité 2, nous a imposé des contraintes croissantes, par exemple sur la « transparisation » des fonds, avec un niveau de détail qui aurait été inimaginable il y a dix ans. Il faut des outils informatiques de plus en plus puissants. C’est ce qui explique d’ailleurs le succès de BlackRock avec sa solution Aladdin.

Les projets de fusion dans le secteur se heurtent bien souvent à la question du contrôle capitalistique. Comment l’avez-vous résolue ?

Tout milite aujourd’hui pour un accord intelligent entre des acteurs qui servent le même client, CNP Assurances. Natixis souhaite continuer à consolider comptablement cette activité, et LBP AM est tout à fait prête à devenir un actionnaire significatif, mais minoritaire, de cette future plate-forme assurantielle, dans la mesure où elle conserve la pleine maîtrise de sa gestion alpha et que la plateforme apporte de la valeur aux clients. 

Chez de nombreux asset managers, ces deux métiers sont noyés dans un pot commun, ce qui conduit à une mauvaise allocation de ressources. A l’avenir, nous pourrons nous focaliser à 100% sur notre gestion alpha (Tocqueville, dette privée, fonds flexibles, etc.) avec la dimension ISR qui nous caractérise, et nous placer dans une logique d’actionnaire pour la gestion assurantielle.

Combien parmi vos 270 collaborateurs seront concernés par le rapprochement, et à quel horizon ?

C’est bien trop tôt pour le dire. Nous devons d’abord signer un memorandum of understanding (MoU). Chacun des partenaires va devoir effectuer un travail de détourage de ces activités. S’agissant de la structure juridique qui portera la future plate-forme, l’outil informatique constituera sans doute le juge de paix. Aujourd’hui, LBP AM et Ostrum ont chacun le leur. Je suis agnostique : il faudra choisir une bascule vers l’outil le plus efficace et qui limite les risques opérationnels. Les partenaires sociaux et les superviseurs seront également impliqués dans le processus. C’est un gros chantier, dont je serais heureux qu’il puisse aboutir d’ici à la fin de 2019. Avec Natixis, nous avons mandaté le BCG pour nous accompagner sur ce projet.

Cette plate-forme sera-t-elle 100% ISR elle aussi ?

Cela fait partie des sujets de discussions avec Ostrum. Comme vous le savez, nous avons annoncé notre volonté de passer 100% de notre gestion en investissement socialement responsable à l’horizon 2020. Nous allons basculer nos premiers fonds retail en juillet. Nous avons une approche exigeante de l’ISR, sous le prisme de la gouvernance, de la gestion des ressources, de la transition énergétique et de la gestion des territoires, un critère dont la crise des gilets jaunes a montré la pertinence. Beaucoup de nos concurrents en parlent, sous la forme allégée de l’ESG, mais peu en font avec conviction, alors que ce sujet ne peut plus être traité comme une simple idée « marketing ».

Nous sommes collectivement en train d’autodétruire la capacité de l’Europe à protéger son épargne.

Avez-vous vocation avec Ostrum à accueillir d’autres partenaires ?

C’est tout l’intérêt de ce projet : le réduire à une recherche de synergies entre deux acteurs n’aurait aucun sens. Il répond à un enjeu majeur pour l’Europe. La gestion assurantielle représente 6.000 milliards d’euros d’actifs dans la région, c’est le cœur de l’épargne des Européens. Ce marché est attaqué aujourd’hui par des gérants américains, et demain chinois, qui profitent de leur base domestique pour vendre leurs produits à coût marginal. Malheureusement, les grands gérants européens, y compris en France, ne sont pas les derniers à casser les prix. Nous sommes collectivement en train d’autodétruire la capacité de l’Europe à protéger son épargne. Il nous faut des asset managers puissants, et cette plate-forme doit pouvoir attirer d’autres acteurs français et européens.

Votre actionnaire Aegon en fera-t-il partie ?

Aegon est par nature impliqué dans le projet puisqu’il détient 25% du capital de LBP AM. A lui de voir si, dans une deuxième phase, il souhaite s’associer à la plate-forme. Nos liens sont très étroits et nos échanges quotidiens. Dans la gestion des risques, la conformité, les nominations de cadres dirigeants, Aegon est beaucoup plus représenté que ne le laisserait supposer son poids de 25% au capital, ce qui témoigne de la solidité de son pacte d’actionnaires avec La Banque Postale. Nous sommes presque devenus « néerlandais » dans nos processus !

N’aurait-il pas été plus simple pour la Banque Postale de vendre la totalité de sa gestion d’actifs ?

C’était une option. La Banque Postale a d’autres défis à relever, en premier lieu la transformation digitale de la banque de particuliers. Mais elle porte aussi un message sociétal, de banque citoyenne, qui passe par l’ISR. Ce message est plus difficile à diffuser dans l’opinion si l’on a vendu toutes ses activités d’investissement à un tiers.

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