«Les signataires français des PRI sont majoritairement des sociétés de gestion»

France
Le 27/05/19 à 07h34

par

Laurence Marchal

La France compte plus de 200 signataires des Principes pour l’investissement responsable. Seulement une vingtaine d’entre eux sont des investisseurs institutionnels, soit un niveau plutôt faible. Dans un entretien à NewsManagers, Marie Luchet, qui vient d’être nommée responsable de l’Europe continentale pour les PRI dans l’équipe Relations avec les investisseurs signataires, explique comment rallier davantage d’institutionnels. Elle revient aussi sur les mesures introduites l'an dernier pour être plus sélectifs sur les signataires.
Marie Luchet
Marie Luchet - UN PRI
Marie Luchet

Vous venez de changer de casquette au sein des PRI. Quel est votre nouveau rôle ?

Marie Luchet : Je viens d’être nommée responsable de l’Europe continentale pour les PRI dans l’équipe Relations avec les investisseurs signataires. Jusqu’à présent, j’étais responsable de la France et de l’Europe du Sud. Ce changement s’est opéré à la faveur d’une réorganisation des PRI pour faire face à la croissance constante du nombre de nos membres (+20% en 2018 dans le monde). Le poste de responsable des relations avec les investisseurs en France sera confié à Annaïg Antoine, qui arrivera mi-juin.

L’Europe continentale représente 600 signataires sur 2.400 dans le monde. Les trois autres grandes régions sont les Amériques, l’Asie Pacifique, et l’Europe du Nord, y compris le Royaume-Uni.

Je dirige une équipe de six personnes qui couvre la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas. Ces collaborateurs sont basés dans différents pays d’Europe. Au global, une trentaine de collaborateurs sont présents dans quinze pays, y compris aux Etats-Unis, en Chine, au Japon, en Australie ou encore en Afrique du Sud.

Cet ancrage local est essentiel, au-delà de la maîtrise de la langue et de la meilleure compréhension des enjeux régionaux, pour transmettre les travaux réalisés par les PRI et ainsi soutenir les investisseurs dans leurs efforts de compréhension des enjeux ESG et d’intégration dans les différentes classes d’actifs. A titre d’exemple, sur la question climatique, on peut citer le programme « transition juste » sur les enjeux sociaux de la transition énergétique, ou l’initiative d’engagement collaboratif « Climate Action 100+ » questionnant les entreprises sur leur stratégie climatique.

En sens inverse, notre rôle est également d’informer nos collègues, basés à Londres et experts de ces différents sujets, de ce qui passe dans les différentes régions, des meilleures pratiques identifiées et des besoins de nos signataires présents sur ces différents marchés. Il y a un enjeu de transmission dans les deux sens.

Quelles sont les spécificités des signataires français des PRI ?

Marie Luchet : Les signataires français des PRI sont majoritairement des sociétés de gestion. Nous comptons seulement une vingtaine d’investisseurs institutionnels ce qui représente environ 10% du nombre de signataires français, à comparer avec un taux de 20 % d’investisseurs institutionnels signataires à l’échelle mondiale.

Or, les PRI ont été conçus au départ comme une association au service des institutionnels. L’idée était d’aider ces acteurs – qui sont en haut de la chaîne d’investissement et qui, de ce fait, peuvent influencer les pratiques de marché – à intégrer les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leurs décisions. A ce titre, une des recommandations de la Feuille de route pour la finance durable en France, présentée en novembre 2018 au « Climate Finance Day » par Madame la Secrétaire d’Etat Brune Poirson, est de clarifier le rôle et la responsabilité des investisseurs institutionnels en tant que détenteurs des actifs dans le déploiement de l’investissement responsable ainsi que dans la prise en compte de l’ESG par leurs sociétés de gestion et par leurs différents interlocuteurs. Au fur et à mesure que les PRI se sont développés, certains institutionnels ont d’ailleurs commencé à demander à leurs sociétés de gestion d’être signataires dans le cadre de leurs appels d’offres.

Comment comptez-vous rallier davantage d’institutionnels ?

Marie Luchet : En France, la barrière de la langue peut constituer un élément important. Nous traduisons donc de nombreux documents, outils et webconférences en français. Nous sommes convaincus que ces services apportent une valeur ajoutée à nos signataires. Certains sont dédiés aux institutionnels, comme les guides relatifs à l’intégration des enjeux ESG dans la sélection des sociétés de gestion. Les investisseurs signataires ont aussi accès à un portail de données qui leur permet de rechercher des informations sur les pratiques ESG des différentes sociétés de gestion signataires.

La France est-elle plus ou moins en avance en matière d’ESG par rapport aux autres pays d’Europe continentale ?

Marie Luchet : La France fait clairement partie des pays les plus avancés dans ce domaine aux côtés du Royaume-Uni, des Pays-Bas et des pays d’Europe du Nord. Cela s’explique principalement par le contexte réglementaire (loi NRE, Grenelle et article 173).

Les pays d’Europe du Sud n’en sont pas au même stade. Le vote et l’engagement sont quasiment inexistants pour les institutionnels en Espagne, lesquels se reposent entièrement sur les sociétés de gestion. Les Italiens sont un peu plus avancés, mais sont moins nombreux. En Allemagne, quelques acteurs sont en pointe, mais il y avait, jusqu’à présent, un manque de volonté politique. Nous pouvons espérer que les choses vont changer avec la récente adoption, par le gouvernement allemand, d’une stratégie pour la finance durable. En Suisse, de plus en plus d’investisseurs s’impliquent, mais encore principalement du côté des sociétés de gestion.

Vous avez mis en place l’an dernier des mesures pour être plus sélectifs sur les signataires ? Cela vous a-t-il permis de faire un tri ?

Marie Luchet : Nous réunissons plus de 2.400 signataires dans plus de 52 pays. Ces membres sont très variés de par leur taille, leur culture, leurs moyens, leurs classes d’actifs et leur maturité en termes d’investissement responsable. Leurs pratiques sont en conséquence extrêmement différentes. Certains de nos signataires se sont plaints que certaines sociétés de gestion signaient les PRI à la demande des investisseurs institutionnels, mais ne modifiaient pas leurs pratiques. Pour tenter de pallier à ça, nous avons adopté début 2018 des critères minimums.

Trois critères ont ainsi été retenus. D’abord, il faut disposer d’une politique d’investissement responsable qui couvre plus de 50 % des encours. Ensuite, il faut avoir un collaborateur en interne ou en externe qui soit responsable de la mise en œuvre de cette politique. Enfin, il faut que la mise en œuvre de cette politique d’investissement soit supervisée par un membre du comité exécutif.

Nous avons identifié qu’environ 10% de nos signataires ne respectaient pas ces critères minimums de départ. Nous allons travailler avec eux pendant deux ans, donc jusqu’à l’an prochain, de manière confidentielle, pour les faire progresser. Si au bout de deux ans ils n’ont pas progressé, ils seront radiés.

Y a-t-il beaucoup de français dans cette liste ?

Marie Luchet : Cette liste est confidentielle, mais il y en a une quinzaine.

Votre approche reste assez accommodante…

Marie Luchet : Je ne la qualifierais pas d’« accommodante » mais plutôt d’« inclusive ». On pourrait l’assimiler au processus « Best effort » que certaines sociétés de gestion ont développé pour leurs fonds ISR. L’approche des PRI est d’embarquer les investisseurs et de les faire progresser. Notre mission est la transformation de la finance « mainstream ». Notre objectif n’est pas de favoriser le développement des fonds ISR per se (en soi, NDLR) ou de nous adresser aux seuls experts de l’ESG, mais que les directions des investissements s’approprient les enjeux ESG, forment leurs équipes et que les gérants s’en servent dans leurs décisions d’investissement. Nous complétons ainsi l’action d’organisations telles que les « Sustainable Investment Forums ». Le changement de paradigme vers une finance plus responsable ne pourra se faire que lorsque de plus en plus d’acteurs traditionnels seront convaincus de la nécessité d’intégrer ces questions à leurs pratiques.

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