Belinda Gan - Schroders

"Nous voulons être un des leaders de la réflexion sur l’ESG"

Royaume-Uni
Le 24/06/19 à 07h16

par

Jérémie Gatignol

Belinda Gan, responsable senior investissement durable chez Schroders, passe en revue l'actualité de la firme britannique en matière de finance durable et notamment son projet d'analyse 100 % ESG d'ici 2020.
Belinda Gan - responsable senior investissement durable chez Schroders

Comment votre approche de l’ESG se différencie-t-elle de vos concurrents ?

Belinda Gan : Beaucoup de sociétés de gestion s’appuient sur des agences de notations externes. Nous avons plutôt opté pour la mise en place d’une nomenclature et d’outils propriétaires. Nous pouvons ainsi les faire évoluer en permanence et réfléchir en tant que groupe à leur intégration dans nos process d’investissement.

Trop souvent, les gestionnaires d’actifs réfléchissent de manière thématique avec l’environnement d’un côté, le social de l’autre et pour finir la gouvernance. Notre approche est holistique. Nous ne regardons pas chaque critère séparément mais bien l’ensemble, afin d’avoir une image complète. Il est impossible de comprendre la contribution globale d’une entreprise envers la société en analysant seulement sa production. Il faut regarder sa relation avec ses actionnaires, ses employés et ses fournisseurs, mais également avec les communautés, les Etats et enfin l’environnement. Une société peut avoir une approche climatique excellente mais des problèmes de gouvernance. Par ailleurs, l’emprunte carbone, très utilisée comme mesure d’impact environnemental, ne permet pas de mesurer suffisamment les risques que le changement climatique pose pour l’activité des entreprises.

Nous avons créé notre outil de mesure d’impact SustainEx pour quantifier les contributions positives et les impacts négatifs des entreprises sur la société. Il repose sur 47 mesures environnementales et sociales, qui une fois agrégées permettent de définir le coût ou l’avantage économique net de l’entreprises sur la société. Notre outil CONTEXT sert lui à évaluer comment les entreprises font face aux tendances ESG qui impactent leurs activités.

Un autre point qui nous différencie est la manière dont nous appréhendons les “risques physiques” liés au changement climatique. Nous partons d’une hypothèse simple : combien couterait à une société d’assurer ses actifs physiques exposés à des dangers climatiques ? Réaliser cet exercice nous permet de savoir quelles sont les sociétés les plus exposées à ce type de risque.

Quelle est votre priorité en matière d’ESG ?

Nous concentrons nos efforts sur l’intégration des critères ESG à l’ensemble de notre processus d’investissement. Pour le moment, 40 % de notre gestion intègre ces critères. Notre but est d’arriver à 100 % d’ici à fin 2020.

Nous n’obligerons jamais nos clients à investir sur des fonds durables, nous avons une gamme durable pour ceux qui le souhaitent. L’idée est donc d’améliorer notre analyse, et ce pour toutes nos équipes de gestion. La durabilité est une question d’investissement globale. Intégrer des critères ESG nous permet de prendre de meilleures décisions, pas uniquement pour nos fonds durables mais pour l’ensemble de nos portefeuilles.

Quel sera le chantier suivant ?

Tout simplement continuer à faire évoluer les mentalités. Nous voulons être un des leaders de la réflexion sur l’ESG. Il est important de participer au débat et de pousser l’industrie dans la bonne direction. Nous continuerons à réfléchir et à améliorer nos outils et notre approche. Je serai très surprise de parler des mêmes choses si nous nous rencontrions de nouveau dans quelques années !

Concrètement, quelle sera la différence entre un fonds qui intègre les critères ESG et un fonds durable ?

Nos fonds durables vont plus loin. Outre l’utilisation de critères ESG dans l’analyse des entreprises, ils utilisent des critères d’exclusions et intègrent la dimension « best in class ».

Ainsi, une société potentiellement controversée pourra être achetée par un fonds classique si le gérant estime que sa valorisation rapportée au risque reste attractive. Cela ne sera pas le cas pour nos fonds durables, puisqu’ils excluront automatiquement certaines sociétés. Pour faire simple, les critères ESG seront un élément de décision parmi d’autres au sein de nos fonds classiques alors qu’ils seront prépondérants pour les fonds durables.

Prévoyez-vous de lancer de nouveaux fonds durables ?

Nous proposons actuellement une gamme de fonds durables investis en actions et sur les obligations convertibles. Plusieurs fonds sont actuellement à l’étude ou dans un état avancé de conception. Nous souhaitons étendre la gamme et aimerions proposer des fonds dans l’univers alternatif au sens large (incluant les actifs privés).

Pourquoi l’alternatif ?

Nos créations de fonds sont toujours motivées par une demande de nos clients. Aujourd’hui, la demande pour des produits d’impact est importante et nous souhaitons y répondre. En revanche, nous ne serions pas prêts à lancer des fonds sur des effets de mode parce qu’une thématique fonctionne bien à un moment donné.

Quels sont vos objectifs de gestion durable ?

Nous gérons un plus d’un milliard d’euros répartis sur 6 fonds durables actuellement, principalement pour une clientèle de distributeurs, et nous allons continuer à développer notre offre. Nous ne souhaitons pas fixer d’objectifs chiffrés pour l’instant.

Nous gérons également 60 milliards d’euros en mandats éthiques pour une clientèle institutionnelle, un chiffre susceptible d’augmenter dans les années à venir mais qui dépend exclusivement de la volonté de nos clients.

La mentalité de vos clients a-t-elle évolué ces dernières années ?

Il y a quelques années, nos clients nous demandaient : “faites-vous de l’ESG ?”. Aujourd’hui, ils nous demandent “comment faites-vous de l’ESG ?” La dynamique a complètement changé. Désormais, nos clients s’intéressent à notre process, à nos outils ou encore à la manière dont nous formons nos opinions.

Les questions qu’ils nous posent sont de plus en plus détaillées. Nos clients veulent comprendre sur quoi se base notre approche : études scientifiques, reporting des entreprises, etc.

Nous avons également plus de demandes spécifiques sur nos fonds. Auparavant, les questions portaient essentiellement sur nos pratiques en général. Nos clients sont également attentifs à la manière dont nous votons aux AG des entreprises et au reporting que nous faisons à ce sujet.

Justement, vous considérez-vous comme un investisseur engagé ?

C’est une dimension cruciale de notre rôle d’investisseur. Nous devons pousser les sociétés à améliorer leurs pratiques. Cet engagement ne se limite pas à nos fonds durables, c’est une politique globale de la société qui est en place depuis de nombreuses années.

Comment se structure cet engagement ?

Nos actions d’engagement sont définies en fonction de l’importance des sujets et de notre exposition à l’entreprise en question. Notre recherche thématique et sectorielle nous permet également d’identifier des enjeux prioritaires en matière d’environnement, de gouvernance ou d’organisation sociale. Cela nourrit le dialogue que nous avons avec les sociétés que nous avons en portefeuille. Le but étant de les faire progresser sur les sujets où elles nous semblent plus faibles.

La question de l’engagement se réfléchit à deux niveaux : dans notre relation directe avec les sociétés, et de manière collective. Notre priorité est aussi d’être en première ligne avec nos pairs pour lancer de nouvelles initiatives et réfléchir ensemble à une feuille de route commune.

Que pensez-vous des travaux de taxonomie ESG engagés par l’UE ?

L’approche générale de l’Union Européenne pour promouvoir l’ESG sous toutes ses formes est une excellente chose. Les travaux actuels pour établir un standard européen sont donc cruciaux mais ils ne sont pas suffisants.

L’un des enjeux les plus importants est la tarification carbone. Elle doit évoluer. Les politiques doivent prendre leurs responsabilités et s’attaquer à cette question. Il faut rendre la décarbonation plus attractive pour les entreprises car les progrès réalisés ces dernières années ne sont pas à la hauteur de l’urgence écologique actuelle.

Le développement de l’ESG passera également par une amélioration de la qualité des données. C’est le frein principal à l’intégration ESG aujourd’hui. La transparence des sociétés doit s’améliorer, tout particulièrement en ce qui concerne les scénarios climatiques et les chaines d’approvisionnement.

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